" ..... Dans toute cette immense littérature , je voudrais isoler un petit livre singulièrement troublant , en ceci qu'il repose sur une expérience extraordinairement ordinaire : il s'agit des souvenirs d'avant-guerre d'un jeune berlinois, Raimund Pretzel, qui décida finalement de s'exiler en 1938, pour des raisons purement morales.
Ce témoignage, signé du pseudonyme de Sebastian Haffner, porte - de façon appropriée - un titre modeste : " Histoire d'un allemand " ( Geschichte eines Deutchen ). Il fut publié de manière posthume il y a quelques années à peine ( 2000 ) par le fils de l'auteur, qui en avait découvert le manuscrit dans les papiers de son père, mort en 199, après une carrière longue et distinguée de journaliste et d'historien.
L'auteur était un jeune homme qui avait reçu une excellente éducation ; fils de magistrat, il s'apprêtait lui-même à suivre cette même carrière ; ses perspectives d'avenir étaient brillantes ; il aimait son groupe d'amis, sa ville, sa culture, sa langue. Toutefois, à l'instar de ses compatriotes, il avait assisté à la montée au pouvoir de Hitler. Il ne disposait nullement d'informations exclusives ; simplement, comme tout intellectuel, il lisait les journaux et discutait de l'actualité politique avec ses amis et collègues.
Il sentait très clairement que, tout comme le reste du pays, il se trouvait insensiblement aspiré dans un marécage empoisonné. Pour s'assurer une existence raisonnablement commode et exempte de problèmes, chaque citoyen se trouvait constamment amené à consentir à de petits compromis - rien de bien difficile ni de particulièrement dramatique ; tout le monde, à des degrés divers, se trouvait engagé dans le même processus. Mais la somme totale de ces petites capitulations banales et quotidiennes résultait en une érosion progressive de l'intégrité de chaque individu.
Haffner lui-même ne se trouva jamais placé dans une situation extrême, il ne fut jamais confronté directement à des atrocités, il ne fut jamais personnellement témoin d'évènements violents ou criminels. Seulement il se sentait mollement enveloppé par l'omniprésence et universelle dégradation morale de la société toute entière;
Avec une expérience qui n'était en fait rien plus et rien moins que celle de toute la nation, il lui devint impossible d'éluder la réalité. Et comme il avait la chance de ne pas être chargé de resoponsabilités familiales, il était libre de ses mouvements : il quita un milieu qu'il aimait ; il renonça à une belle carrière ; il s'exila volontairement.... "
Simon Leys
" Le Bonheur des petits poissons - Lettres des Antipodes "
JC Lattés, éditeur, 2008.
Commentaires